Mercredi 16 janvier 2008 3 16 /01 /Jan /2008 08:12

Je devais être en cinquième ou en quatrième. A cette époque je fumais quelques cigarettes par jour, ce qui était déjà une grande aventure pour moi. C'était toujours le même rituel : on allait se planquer près du port, l'un d'entre nous sortait le précieux paquet de dix cigarettes et on tirait dessus comme des buffles en jetant des regards dans tous les coins pour vérifier qu'aucun membre de notre entourage ne passait par là. On trouvait ça dégueulasse - du moins au début - mais l'adrénaline était présente à chaque fois. Je savais que je faisais une connerie et que ma mère me tuerait si elle me voyait et c'est ce qui rendait la chose intéressante.

C'est quand la clope a commencé à devenir ordinaire pour nous que j'ai entendu parler pour la première fois du shit. Je n'arrivais même pas à imaginer ce à quoi ça pouvait ressembler mais certains des plus cools d'entre nous - ceux après qui toutes les filles couraient - prétendaient en avoir déjà fumé. Au départ je ne pouvais pas me figurer qu'on trouvait ça ici, dans mon petit collège de province loin de toute métropole, pour moi c'était un truc de gangsters et ça se passait dans les quartiers chauds américains, dans des chambres minables et ruisselantes aux matelas pourris. J'étais fasciné par l'idée qu'on puisse trouver cette substance interdite si dangereuse dans les parages, et surtout par le fait qu'un gamin de treize ans comme moi puisse en posséder. Je voulais absolument en avoir un peu - pas pour le fumer car ça me faisait peur - pour pouvoir frimer et jouer au gangster.

Un matin, dans la cour de récréation, Filip - un des potes avec qui j'avais fumé mes premières clopes - m'a tiré par le bras et m'a murmuré à l'oreille « Viens avec moi, il faut que je te montre un truc. » Nous sommes allés nous enfermer dans les toilettes et, avec beaucoup de précautions, il a sorti un minuscule sachet de sa chaussette. 
« Regarde ce que j'ai choppé à Karim... »
C'était de l'herbe, je n'en revenais pas. Il y en avait moins d'un demi-gramme et ça avait l'air franchement banal. De petites herbes très fines - comme des herbes de provence - à l'allure franchement inoffensive.
Il faut toujours jouer le blasé pour paraître cool, surtout quand on parle de drogue. J'ai pris le sachet dans mes mains et je l'ai examiné de plus près.
« T'es sûr que c'en est ? Elle m'a l'air un peu claire ton herbe... T'as payé ça combien ? »
Il l'avait acheté dix francs à un grand rebeu qui traînait souvent à la sortie du bahut et qui prétendait sortir de prison pour nous impressionner. Je me suis rendu compte plus tard que c'était un tocard et qu'il ne fréquentait que les jeunes de notre âge parce que tous les types de sa cité se foutaient de sa gueule. C'était plus facile pour lui de venir faire la loi parmi nous.
Je n'avais jamais vu d'herbe de ma vie mais je faisais comme si. 
« Ca va, t'es pas trop mal servi. Tu peux faire au moins trois joints avec ça si t'en mets pas trop. »
« T'inquiètes, je sais. »
Il n'en savait pas plus que moi, évidemment. C'est toujours comme ça quand on est gosse, vous savez très bien au fond de vous que l'autre raconte des conneries mais vous voulez quand même y croire parce que c'est amusant. On se raconte des histoires de fantômes qui « nous sont vraiment arrivées » mais personne n'y croit vraiment et tout le monde le sait, on se persuade quand même que c'est la réalité parce que ça rend le quotidien plus intriguant.

Durant les cours qui ont suivi je n'ai pensé qu'à ça. Ce petit sachet de substances illicites planqué dans la chaussette d'un collégien me fascinait. A midi le mot était lâché :
« On va peut être fumer un pèt' ce soir, ça te branche ? »
Je rentrais dans l'univers de la drogue, ce soir j'allais enfin savoir ce que ça fait d'être drogué. J'étais impatient et très anxieux, on venait de franchir un palier. Filip racontait à tout le monde sur un ton détaché comment il avait « pécho » le matin, avec l'air blasé de celui qui fait ça tous les jours. On feignait tous de trouver ça très normal mais je suis sûr que je n'étais pas le seul à n'avoir jamais vu de shit de toute ma vie.

Pourtant, lors du dernier cours de la journée j'ai commencé à flipper. Je ne savais finalement rien sur le cannabis, juste que « ça rend bien et ça fait rigoler », je n'avais jamais vu personne en fumer et je ne savais pas combien de temps ça durait. Je ne voulais pas me retrouver chez moi et être encore défoncé une fois ma mère rentrée. Je ne voulais pas me faire griller mais, plus que tout, j'avais peur de la dépendance. Je savais que j'étais déjà accro à la clope et je refusais de l'admettre. J'avais peur des effets que le cannabis aurait sur moi, j'avais peur d'avoir des hallucinations et de ne plus pouvoir me contrôler. J'avais peur d'être malade et de passer pour une mauviette.

A la fin du cours j'ai remballé mon sac en vitesse et je suis parti droit devant jusqu'à chez moi. La fuite est une solution efficace à tous les problèmes.

Le lendemain - après avoir trouvé un prétexte valable pour m'être éclipsé la veille - j'ai demandé des nouvelles de notre illicite acquisition et j'appris que tout avait déjà été fumé.
« Elle déchire cette beuh, on a fumé le tout en deux joints et on a trop trippé. »
Il y avait une pointe de déception dans le récit de Filip, ça avait probablement quelque chose à voir avec le fait qu'il se soit fait refiler un demi-gramme d'herbes de Provence, mais ça il n'a jamais voulu l'admettre.

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Par Duke - Publié dans : Récits
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Commentaires

cocayine
Commentaire n°1 posté par gago le 21/05/2010 à 23h50

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