Il m'aura fallu encore attendre quelque mois
avant de voir un vrai joint pour la première fois. Il était exactement comme je l'imaginais : gros, rond, avec une petite mèche au bout. Un type l'avait ramené près de l'église en face du
collège, là où tout le monde fumait ses clopes. Il l'a allumé distraitement en tirant de grosses bouffées. Je n'arrivais pas à réaliser que j'étais en train de regarder quelqu'un se droguer, ça
me paraissait hallucinant. Il s'est formé autour de lui un attroupement de personnes qui - comme moi - faisaient comme si ce n'était pas la première fois qu'ils voyaient ça.
Je regardais tourner le joint en sachant qu'il n'arriverait pas jusqu'à moi. Je n'étais pas le genre de mec à qui on passe le joint, j'étais moche, mal habillé, binoclard et pas très dégourdi. Je
me faisais vanner la plupart du temps, j'avais très peu d'amis et je ne cotoyais les types cools que lorsqu'il n'y avait personne pour le voir - c'était la honte pour eux. Comme je m'y attendais,
le joint s'est éteint bien avant de passer entre mes mains. Ceux qui avaient fumé rigolaient et faisaient des choses grotesques - ils en faisaient dix fois trop.
Cet épisode s'est reproduit un certain nombre de fois et j'avais de plus en plus envie de fumer. Ma peur s'était envolée car j'avais désormais conscience que l'état de défonce n'était pas comme
je l'avais imaginé. Il n'y avait pas de délire hallucinatoire incontrôlable, il n'y avait pas non plus d'affalement extatique végétatif, les fumeurs avaient juste l'air con et détendu. Je voulais
absolument tester.
L'occasion s'est présentée un mercredi midi alors que je sortais du collège pour rejoindre un cours particulier. J'étais pressé mais j'ai repéré un attroupement moins important qu'habituellement.
Moins il y avait de monde, plus il y avait de chances pour qu'on finisse par me passer le pétard. Je me suis donc mêlé au groupe d'un air nonchalant et j'ai commencé à discuter tout en
surveillant le joint du coin de l'oeil. Au fur et à mesure que celui-ci se consumait, le cercle diminuait. J'ai fini par me retrouver seul avec type qui s'efforçait de prendre de
grosses lattes tant qu'il restait encore quelque chose de fumable avant de me tendre un microscopique bout de carton sur lequel était jonché une cendre incandescente. Ca y est ! J'avais enfin un
joint entre les mains, mais il n'avait pas fière allure. Je tirais rapidement deux petites lattes avant de me résoudre à écraser ce machin minable puis me dirigeais vers mon cours.
Sur le chemin je n'en revenais pas, je venais de fumer le pèt' pour la première fois de ma vie. Je réprimais sans cesse un sourire victorieux sur mes lèvres afin d'éviter de passer pour
un débile dans la rue et je me disais que j'étais heureux car j'étais défoncé, ce qui n'était pas le cas. J'étais attentif à la moindre sensation agréable dans mon corps, je guettais le moindre
effet. Il n'y en avait aucun - et je crois qu'au fond de moi je le savais très bien - mais je croyais quand même en percevoir.
L'objectif principal était néanmoins atteint : j'avais fumé et j'avais un témoin. Je pouvais maintenant parler de drogue comme un expert dans la cour de récréation. J'étais rentré dans le
merveilleux monde des gens cools qui fument du shit.